{"id":1956,"date":"2021-04-09T11:39:49","date_gmt":"2021-04-09T09:39:49","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=1956"},"modified":"2024-01-20T16:09:27","modified_gmt":"2024-01-20T15:09:27","slug":"jm-a-jr-fresnes-46-01-05","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=1956","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 46\/01\/05)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=1362\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=1966\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Samedi 5 janvier 1946<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu vas \u00eatre contente. J&rsquo;ai envoy\u00e9 un mot \u00e0 tes amis pour leur souhaiter mes bons v\u0153ux. Peut-\u00eatre sous une forme un peu sp\u00e9ciale. S\u2019ils t\u2019en parlent ne manque pas de me donner leur impression. Comme \u00e0 mon habitude j\u2019ai fait preuve de sinc\u00e9rit\u00e9. Celle-ci me g\u00eane d\u2019autant moins que les \u00e9v\u00e8nements actuels me donnent tant raison qu\u2019il faut \u00eatre d\u2019effroyable mauvaise foi pour le nier. Mais je pense qu\u2019ils sont d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019hommes qui se rend compte des d\u00e9g\u00e2ts commis. On ne peut dire qu\u2019une chose contre eux : c\u2019est qu\u2019ils s\u2019en rendent compte une fois le d\u00e9sastre accompli. Il aurait mieux valu pr\u00e9voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais pas si cela va aller mieux pour nous \u2014ou si, au contraire, les esp\u00e9rances actuelles sombreront comme les autres. Si les Fran\u00e7ais veulent se r\u00e9concilier nous nous permettrons de dire modestement que, n\u2019ayant point attaqu\u00e9 les premiers, n\u2019\u00e9tant responsables de rien, ni de la d\u00e9faite, ni de la faillite, ni des bourdes d\u00e9magogiques qui ont abouti aux pires massacres, nous sommes bien plac\u00e9s pour dire que ce n\u2019est pas \u00e0 nous de prouver notre bonne volont\u00e9, mais aux autres. Il y a longtemps que nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 pardonner, mais sans oublier. La le\u00e7on ne sera pas perdue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous n\u2019en sommes malheureusement pas encore l\u00e0. Mes camarades qui reviennent de quelque centrale nous ont fait le r\u00e9cit des brutalit\u00e9s, des vexations, auxquelles ils ont \u00e9t\u00e9 soumis. Ici, nous n\u2019avons pas lieu de nous plaindre. Et puis, de quoi se plaindrait-on ? Que la Terre ne tourne pas rond. Adressons-nous \u00e0 J\u00e9hovah.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019\u00e9tonne de n\u2019avoir pas re\u00e7u de visite de Liebermann depuis trois semaines. Pourtant, il a des pi\u00e8ces fort importantes \u00e0 me communiquer. O\u00f9 en est l\u2019affaire\u00a0? Que se passe-t-il\u00a0? J\u2019aimerais \u00eatre tenu au courant. Ai-je le temps d\u2019entreprendre de nouveaux travaux\u00a0? Je compte bien noircir tout le papier que tu m\u2019envoies demain. Mais oui, je ne passe que par toi pour tout ce qui me concerne. Voil\u00e0 Jeannette jalouse. Quelle erreur\u00a0! Si j\u2019ai demand\u00e9 qu\u2019on s\u2019occupe de cette revue, c\u2019est parce que je trouve injuste de t\u2019en faire supporter les frais. Mais si tu peux, d\u2019accord avec ma m\u00e8re, t\u2019occuper de cela, bravo. Ma m\u00e8re te donnera l\u2019argent et tout ira bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis ravi de tout ce que tu me dis sur Fr\u00e9d\u00e9ric. Qu\u2019il s\u2019amuse, bon Dieu, avec joie\u00a0! Et qu\u2019il rie, \u00e0 faire \u00e9clater les murs. Une armoire \u00e0 jouets\u00a0! Ce n\u2019est pas suffisant. Il faut lui b\u00e2tir une maison toute enti\u00e8re avec tous les jouets du monde. La chambre chemin de fer, la chambre d\u2019aviation, le cabinet d\u2019\u00e9tudes avec les livres de couleur, les tableaux \u00e9lectriques, la lunette \u00e0 regarder l\u2019alphabet de la Lune. Et plus tard, il aura une vraie locomotive, un vrai avion, un vrai transatlantique, une vraie fus\u00e9e interplan\u00e9taire. A moins que, comme son p\u00e8re, il ne croie gu\u00e8re au bonheur de la m\u00e9canique et ouvre un vieux livre au coin du feu. Peut-\u00eatre m\u00eame pourra-t-il aussi se passer du feu. Ce matin, les gamelles d\u2019eau que j\u2019avais mises sur la fen\u00eatre, en provision (car nous manquons souvent d\u2019eau) \u00e9taient recouvertes d\u2019une lamelle \u00e9paisse de glace, o\u00f9 on lisait en transparence des feuilles de sapin, des foug\u00e8res cristallines, des poignards \u00e0 dents multiples. En d\u2019autres temps j\u2019aurai po\u00e9tis\u00e9 sur la chose. Depuis trois mois je ne versifie plus. Il m\u2019en prendra peut-\u00eatre l\u2019envie un de ces jours. J\u2019ai du devoir m\u2019appliquer \u00e0 d\u2019autres t\u00e2ches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parlons de choses s\u00e9rieuses\u00a0: les tulipes tiennent toujours. Toute la semaine elles ont merveilleusement rempli la cellule de leur passion discr\u00e8te et souple. Je les ai ranim\u00e9es en leur coupant les tiges et en les abreuvant d\u2019eau glac\u00e9e. Et voici que toutes belles, elles me donnent encore un \u00e9clat inaccoutum\u00e9 par quoi je respire un espace grandiose. Par une fleur on entre dans le Ciel. Par une femme on entre dans l\u2019Amour. Par un enfant on p\u00e9n\u00e8tre dans la joie. Par tous les hommes, on conna\u00eet le feu vif de l\u2019aventure, terrifiante ou banale, sublime ou grotesque. Par la pri\u00e8re on se gu\u00e9rit de tout le mal que la terre roule autour d\u2019elle comme une ceinture de d\u00e9mons. Par le simple souvenir d\u2019une boucle blonde je reconstruis des centaines de soir\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 \u00e9couter un c\u0153ur qui bat trop vite, \u00e0 regarder des yeux qui se ferment, \u00e0 r\u00eaver dans la nuit que la m\u00eame barque nous emporte sur des flots de bonheur. \u00catre heureux c\u2019est pouvoir se regarder si haut qu\u2019on en oublie tout ce qui voudrait s\u2019opposer \u00e0 notre amour. C\u2019est dans les yeux que sont \u00e9crits les plus beaux po\u00e8mes. Et moi, j\u2019ai lu les miens dans ceux d\u2019une fille o\u00f9 flambe une tendresse patiente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, tu es mon moineau. Et je n\u2019ai pas envie d\u2019oiseaux de couleurs. D\u2019abord parce que j\u2019ai perdu manie de collectionner ainsi tous plaisirs. Aussi parce que les plus beaux de ces brillants sortil\u00e8ges sont aussi futiles que d\u00e9cevants et que j\u2019ai besoin de reposer ma t\u00eate sur un amour solide, qui ait \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019attente et de l\u2019oubli, et du chagrin et de toutes sortes d\u2019orages. Pourquoi cela\u00a0? Parce que la vie nous en r\u00e9serve peut-\u00eatre d\u2019autres qu\u2019il faudra surmonter aussi bien. Le courage d\u00e9j\u00e0 manifest\u00e9 servira outre mesure ailleurs et je n\u2019abandonne pas qui m\u2019aime. La raret\u00e9 c\u2019est la loyaut\u00e9. Si ton c\u0153ur s\u2019est referm\u00e9 sur le mien avec fid\u00e9lit\u00e9 il n\u2019y a point de danger que je ne sois toujours le m\u00eame assidu. Tu auras toutes les joies de tes peines. Sur ce, je t\u2019embrasse avec d\u00e9votion comme aux soirs o\u00f9 le pr\u00e9sent nous paraissait libre. Il l\u2019est d\u2019autre chose, et l\u2019avenir peut se gonfler de joie apr\u00e8s l\u2019orage. Patientons, esp\u00e9rons, travaillons. Saches bien que celui que la temp\u00eate n\u2019a point abattu et qui lutte encore sur son radeau finira par atteindre la c\u00f4te. Et niche ta t\u00eate dans mon \u00e9paule s\u2019il te fait plaisir de dormir ainsi.<\/p>\n<p><u>Lundi 14h<\/u>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout bien re\u00e7u, tout parfait. Merci pour le papier. Tu vas voir ce que je vais en faire\u00a0! De quoi y passer tes nuits. Les tulipes durent toujours, mais aujourd\u2019hui pour la premi\u00e8re fois se penchent. C\u2019est que je leur ai mis ce matin de l\u2019eau glac\u00e9e. Elle ne doivent pas aimer \u00e7a. Les \u0153illets sont superbes, se rouvrent lentement comme toi quand tu t\u2019\u00e9veilles le matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce le jour de te souhaiter ton anniversaire\u00a0? Alors que tu n\u2019as que 16 ans dans quelques jours. Voil\u00e0 des gens qui ne vieillissent jamais. Seize ans, plus vingt ans, cela fait une moyenne de 18. Moi aussi, cette ann\u00e9e je vais avoir mes 25 ans et comme je garde toujours mes vingt ans en r\u00e9serve, voil\u00e0 une belle jeunesse multipli\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il vient de sortir chez Plon un bouquin de Bessand Massenet intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>La France apr\u00e8s le Terreur\u00a0<\/em>\u00bb. Il m\u2019int\u00e9resse. Si tu as quelque argent disponible, et le d\u00e9sir de me faire un cadeau, envoie le moi par la voie directoriale. Mais surtout j\u2019exige de toi que cela ne te g\u00e8ne pas le moins du monde. Fais passer toutes choses utiles, n\u00e9cessaires, avant cette fantaisie. Je sais combien tu es d\u00e9vou\u00e9e. J\u2019en use. Mais pr\u00e9viens-moi si j\u2019abuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a une tulipe qui va jusqu\u2019\u00e0 boire dans ma tasse \u00e0 caf\u00e9 (en l\u2019esp\u00e8ce un quart de fer blanc). Elle est lourdement ouverte, trop m\u00fbre. Elle a tout donn\u00e9 de son amour puissant, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment avec joie et maintenant toute simple, ayant accompli sa mission qui \u00e9tait de r\u00e9jouir, elle pense \u00e0 nourrir encore les graines qui sont son fruit. Ainsi nos pens\u00e9es hebdomadaires durent ce qu\u2019il faut pour que du lundi au samedi chacun de nous ait son content. As-tu senti lundi comme je t\u2019aimais si bien que toute la journ\u00e9e en fut joyeuse, mardi comme le ciel \u00e9tait bleu gr\u00e2ce au sourire qui sort des l\u00e8vres des femmes ou des amants. Mercredi je t\u2019ai tenue toute enti\u00e8re dans mes mains, fragile que tu \u00e9tais comme une porcelaine fine du Japon ou d\u2019ailleurs, transparente, si belle qu\u2019on te voyait battre l\u2019\u00e9motion au travers de ton plaisir. Jeudi je t\u2019ai roul\u00e9e dans l\u2019herbe. Vendredi nous sommes rest\u00e9s front contre front sans rien nous dire. Samedi, longue promenade en for\u00eat, main dans la main, nous avons couru, je t\u2019ai mordu l\u2019oreille, tu avais une robe rouge, les \u00e9cureuils avaient peur, tr\u00e8s peur, puis moins peur, les nuages \u00e9taient indiff\u00e9rents, les arbres se recueillaient dans une pri\u00e8re d\u2019hiver. Dimanche le feu flambait si fort que tes joues en \u00e9taient toutes rouges. Interdite, tu m\u2019as demand\u00e9\u00a0: <em>Est-ce vrai que<\/em>\u00a0?&#8230; Je ne sais plus quoi. Je t\u2019ai rassur\u00e9e. \u00ab\u00a0<em>Mais bien s\u00fbr<\/em>\u00a0\u00bb Uniquement pour rassurer. Et tu es redevenue s\u00e9rieuse et contente et gaie, et moineau, et tu es venue manger de la tendresse dans ma main. Et je t\u2019ai tir\u00e9 les cheveux pour voir si tu appartenais \u00e0 la Terre ou au Ciel. Ils \u00e9taient si dor\u00e9s qu\u2019ils m\u2019ont r\u00e9chauff\u00e9, attendri. Alors je t\u2019ai prise comme un poupon qu\u2019on berce, et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 chercher la belle histoire du jour. F\u00e9es, bandits, brigands, rois, princesse, korrigans, chevaliers, toute la Table Ronde, et les secrets du Ciel et de la Terre, et le silence qui gu\u00e9rit, et le bonheur qui sommeille, puis se r\u00e9veille et vous grimpe sur les \u00e9paules \u00e0 pas de loup, comme un voleur. Car le bonheur est ainsi. Il vient vous boire la peine, \u00e0 pleine gorge, sans qu\u2019on s\u2019en m\u00e9fie. Tous les c\u0153urs gu\u00e9ris l\u2019on \u00e9t\u00e9 par surprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">P.S. Je t&#8217;embrasse donc comme lui, pour que tu ne sois plus ni jalouse, ni impatiente, ni ennuy\u00e9e, mais que tu ries avec mes yeux plant\u00e9s <u>tout droits<\/u> dans les tiens, comme un poignard, comme un baiser. Ta t\u00eate contre la mienne. Tu peux t&rsquo;appuyer sur moi.<br \/>\nP.S. J\u2019ai perdu pour la 2<sup>\u00e8me<\/sup> fois mon \u00e9ponge m\u00e9tallique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Samedi 5 janvier 1946 Ma ch\u00e9rie, Tu vas \u00eatre contente. J&rsquo;ai envoy\u00e9 un mot \u00e0 tes amis pour leur souhaiter mes bons v\u0153ux. Peut-\u00eatre sous une forme un peu sp\u00e9ciale. 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