{"id":2105,"date":"2021-04-13T14:27:05","date_gmt":"2021-04-13T12:27:05","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2105"},"modified":"2021-04-13T14:46:20","modified_gmt":"2021-04-13T12:46:20","slug":"jm-a-jr-fresnes-46-07-22","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2105","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 46\/07\/22)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2098\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2110\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Lundi 22 juillet 1946<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma Jeannette ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment ne pas aimer <em>les Barreaux d\u2019\u2026<\/em>\u00a0?! Si simples, si clairs \u00e0 comprendre. La po\u00e9sie pure ne vous touche donc pas, mamzelle, pour que vous ne sentiez point le souffle \u00e9loquent qui anime les mots, la pens\u00e9e profonde qui articule les alexandrins ou les petits vers octosyllabiques et les ordonne en musique. Ils sont enfantins mes vers, faits pour les tout petits b\u00e9b\u00e9s. Et Jeannette est un tout petit enfant qui peut comprendre ces babioles. Il suffit d\u2019\u00e9couter le rythme des id\u00e9es et des sonorit\u00e9s verbales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je te dis tout cela pour t\u2019encourager \u00e0 travailler, dans l\u2019espoir qu\u2019une incitation v\u00e9h\u00e9mente te pr\u00e9cipitera vers ta machine et que tu trouveras dans cette euphorie po\u00e9tique une distraction, et plus encore, un contact plus intime encore, si possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, toi aussi tu as des souvenirs\u00a0? Mais, devons-nous regarder en arri\u00e8re\u00a0? On risque d\u2019\u00e9veiller en soi le continuel regret des heures douces, qu\u2019on voudrait pouvoir ranimer de sa seule parole. Regarder trop en avant\u00a0? Nous en devenons impatients\u00a0? Alors, ne vaut-il pas mieux tirer du pr\u00e9sent tout ce qu\u2019il comporte d\u2019enseignements, de v\u00e9ritable bonheur (car c\u2019est comprendre la vie qui nous donne la seule satisfaction souhaitable \u2013 et quelque fois l\u2019\u00e9preuve nous approche davantage de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que les joies faciles des enthousiasmes d\u00e9lirants). N\u2019emp\u00eache que le jour o\u00f9 nous retrouverons l\u2019usage de notre libert\u00e9 physique nous sera doublement cher. Parce qu\u2019il prouvera que le pays est gangr\u00e9n\u00e9 par d\u2019autres arguments que la haine, et parce que nous pourrons retrouver les \u00eatres qui nous sont chers et les assurer de nos caresses non point symboliques, mais de la plus extr\u00eame tendresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que te faudrait-il \u00e0 toi, petite fille si calme, et si dispos\u00e9e \u00e0 te blottir au creux d\u2019une \u00e9paule\u00a0? Simplement les mots ou le silence n\u00e9cessaires pour que passe le vent de douceur qui monte des soir\u00e9es printani\u00e8res. Quelques vers\u00a0? Ou plus de phrases\u00a0? Le feu de bois\u00a0? L\u2019extinction de la lampe\u00a0? Le r\u00e9cit des beaux voyages dans le noir\u00a0? Les belles histoires qu\u2019on raconte aux enfants, o\u00f9 les animaux sont bons, les for\u00eats magiques, les sorciers vaincus par les anges, et les rois les serviteurs de Dieu, o\u00f9 les palais sont enchant\u00e9s et les chevaliers toujours pr\u00eats \u00e0 combattre, comme les troubadours \u00e0 gratter de la guitare, et o\u00f9 les pucerons parlent, les oiseaux conduisent \u00e0 des grottes f\u00e9\u00e9riques, les serpents sont les amis des hommes. Il y avait dans la phras\u00e9ologie moyen\u00e2geuse de quoi construire un monde extraordinaire de merveilleuses l\u00e9gendes. Que nous sommes pauvres avec notre si\u00e8cle de machines, nous qui avons besoin de bois, d\u2019acier, de mati\u00e8re pour voler, de portes pour passer ) travers les murs, de t\u00e9l\u00e9phones pour parler \u00e0 l\u2019oreille de notre amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car c\u2019est bien de notre amour dont il s\u2019agit. All\u00f4, Diderot <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0???<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre amour n\u2019est pas un mythe, c\u2019est une t\u00eate blonde, toute fraiche, avec des yeux c\u00e2lins qui se donnent en toute ing\u00e9nuit\u00e9 confiante. Notre amour n\u2019est pas une n\u00e9gation. Il r\u00e9pond toujours <u>oui\u00a0<\/u>! Il est toujours pr\u00eat, pr\u00e9sent. Il accomplit toutes choses avec spontan\u00e9it\u00e9. Notre amour rit toujours, est toujours joyeux, toujours patient, jamais inquiet, ne doute jamais. Notre amour est la plus heureuse des petites femmes qui ne dit rien pour que les paroles n\u2019enl\u00e8vent pas au moment pr\u00e9sent un peu de sa substance, mais qui concentre toute son attention \u00e0 savourer tout le ciel qui \u00e9clate quand elle presse sa tempe contre le front de celui qu\u2019elle aime. Notre amour, ce sont des dents qui rient, un gros enfant blond qui court, un sommeil r\u00e9gulier, une d\u00e9tente bienheureuse apr\u00e8s l\u2019assaut des mots passionn\u00e9s. Notre amour est b\u00e2ti \u00e0 chaux et sable, car il est fait de d\u00e9vouement et de compr\u00e9hension paisible. Notre amour \u00e9limine tout mal. Il est tout pur comme une phrase de musique. Il ne cesse jamais. Voil\u00e0 que je te fais entrer dans le sentier que tu voulais, que j\u2019y mets ton pied assur\u00e9 et ferme, que l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre tu cherches le coin o\u00f9 la terre ne tremble pas, qu\u2019il te faut te tenir debout dans l\u2019affection pure sans autre secours que celui du sentiment qui l\u2019anime. Crois-tu bien que ce soit un travail rude et quotidien que d\u2019aimer, p\u00e9n\u00e9trant et courageux. IL faut tant lutter pour vaincre tout ce qui s\u2019oppose, tout ce qui s\u00e8me contre l\u2019amour, les jalousies, les mesquineries, le temps, les petitesses, le monde entier. Et pourtant, ce geste du c\u0153ur, cet \u00e9panouissement du sentiment divin de la vie est la seule voie. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 l\u2019homme vit, prosp\u00e8re. C\u2019est la o\u00f9 il peut grandir, ne jamais vieillir, mais rena\u00eetre ind\u00e9finiment des cendres de la passion \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Heureux qui peut dire mon amour, se r\u00e9clamer de lui, affirmer qu\u2019il aime, savoir pourquoi, se r\u00e9v\u00e9ler comme un amant, comme un ma\u00eetre dans le bonheur de donner, accorder la priorit\u00e9 \u00e0 la joie, au d\u00e9vouement humble, au respect, \u00e0 la reconnaissance envers l\u2019affection d\u2019autrui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu as raison de conserver l\u2019<em>Officiel<\/em> dont tu m\u2019as parl\u00e9 : veux-tu te procurer celui o\u00f9 Fr\u00e9d\u00e9ric Dupont a prononc\u00e9 son discours. Tu les confieras \u00e0 F. pour que je puisse les consulter pour ma d\u00e9fense. Il y a sans doute des co\u00efncidences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Merci pour les recettes de cuisine. J\u2019ai tr\u00e8s bien r\u00e9ussi le riz, la morue et le tapioca. Les colis sont toujours parfaits. J\u2019attends celui de tour \u00e0 l\u2019heure pour terminer ma lettre. Mais tu sais bien qu\u2019elle n\u2019est jamais termin\u00e9e. Cette longue cha\u00eene de mots hebdomadaire conduit \u00e0 bien des tendresses futures. Et, si quelquefois nous redisons les m\u00eames, c\u2019est que le c\u0153ur n\u2019a pas chang\u00e9. Puisque nous pensons la m\u00eame chose, il faut dire et redire la m\u00eame chose, avec de meilleures intonations, en perfectionnant le doigt\u00e9, avec des inflexions plus douces, en ramassant davantage la valeur de ses termes, en faisant qu\u2019ils soient plus br\u00fblants ou plus calmes, plus tendres ou plus affermis. Et je m\u2019en voudrais de te distribuer des baisers dans l\u2019oreille si je n\u2019avais pas pr\u00e9par\u00e9 ces effusions par des invitations raffin\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9cris imm\u00e9diatement avec le nouveau porte-plume. Excellent, lourd, bien en main, propres. Tout \u00e0 fait ce qu\u2019il fallait. Dis \u00e0 ma m\u00e8re \u2013qui s\u2019en plaint aujourd\u2019hui\u2013 que je fais mon possible pour lui \u00e9pargner ses torchons, mais quand elle me donne des toiles si usag\u00e9es qu\u2019elles se d\u00e9chirent au premier coup sur la gamelle, je ne puis faire mieux. Comme je n\u2019ai pas le loisir de les changer tous les jours, un torchon fait huit jours. Or nous avons beaucoup de vaisselle, car nous buvons beaucoup, th\u00e9, caf\u00e9, chocolat. Et cela n\u00e9cessite \u00e0 chaque fois grand d\u00e9ploiement d\u2019huile de coude. Merci pour le colis. Il est parfait. J\u2019appr\u00e9cie tout avec infiniment de reconnaissance. Mes roses sont d\u00e9j\u00e0 dans leur eau, et tous les petits paquets d\u00e9faits, rang\u00e9s, mis en place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que te dirai-je de plus pour cette semaine\u00a0? Je sais bien que tu pr\u00e9f\u00e9rerai que je ne t\u2019\u00e9crive point et que je remplace mes pattes de mouche par ce que tu appelles de v\u00e9ritables baisers. Ce que tu appelles\u00a0? Ce que tout le monde appelle. Et bien t\u00e2chons de trouver d\u00e8s aujourd\u2019hui le v\u00e9ritable baiser, la tendresse qui passe \u00e0 travers les murs. Ce n\u2019est pas une tension passionnelle, un d\u00e9sir imp\u00e9tueux qui souffre si on ne le satisfait pas selon son mode. C\u2019est beaucoup plus une d\u00e9tente, une confiance, un gout de vivre, une mutuelle compr\u00e9hension, un accord parfait \u00e0 quoi la chair n\u2019ajoute rien (au contraire), un sens intime et profond de l\u2019harmonie, une juste appr\u00e9ciation des droits, des devoirs, de sentiments de chacun. D\u00e8s maintenant il y a d\u00e9j\u00e0 <u>cela<\/u> qui est mieux que tout et qui pour aujourd\u2019hui doit t\u2019apaiser, te consoler, te satisfaire, nous consoler, nous apaiser. Car l\u2019amour cr\u00e9ateur n\u2019exige pas de nous des contacts et des ruptures, des pr\u00e9sences ou des \u00e9loignements, mais Sa pr\u00e9sence et Sa patience. Je t\u2019embrasse fillette comme je t\u2019aime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">PS. Envoie moi un peu de papier perfor\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Rappelons qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque les num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone parisiens commen\u00e7ait tous par trois lettres (puis 4 chiffres) qui repr\u00e9sentaient le nom du standard (DID pour Diderot, PAS pour Passy, CAR pour Carnot\u2026). Le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de Jeanne Roux, qui avait la chance d\u2019\u00eatre alors une des rares personnes priv\u00e9es parisiennes \u00e0 avoir le t\u00e9l\u00e9phone, \u00e9tait DID 31 79, qui est devenu 343 31 79 en perdant son c\u00f4t\u00e9 litt\u00e9raire ou historique. Les claviers avaient des lettres et des chiffres ; ils ont un instant perdu leurs lettres puis les ont retrouv\u00e9es avec le temps des SMS. Mon num\u00e9ro de la rue \u00c9rard, quand il \u00e9tait encore \u00e0 7 chiffres \u00e9tait le 345 03 18 ; je lui ai invent\u00e9 un standard \u00ab \u00c9glantine \u00bb et en ai fait le bucolique \u00ab\u00a0 \u00c9glantine 03 18 \u00bb, sauf que nombre de mes correspondants n\u2019avaient plus de cadrans avec des lettres. Mais tout \u00e7a, c\u2019est du pass\u00e9 lointain, les chiffres ont pris le dessus, et pour \u00eatre appel\u00e9 du monde entier, \u00ab \u00c9glantine 03 18 \u00bb est devenu \u00ab 33 1 43 45 03 18 \u00bb. Fini la po\u00e9sie (note de FGR)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Lundi 22 juillet 1946 Ma Jeannette ch\u00e9rie, Comment ne pas aimer les Barreaux d\u2019\u2026\u00a0?! Si simples, si clairs \u00e0 comprendre. 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