{"id":2419,"date":"2021-04-25T18:02:24","date_gmt":"2021-04-25T16:02:24","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2419"},"modified":"2021-04-25T18:15:03","modified_gmt":"2021-04-25T16:15:03","slug":"jm-a-jr-fresnes-47-08-31","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2419","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 47\/08\/31)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2415\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2423\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dimanche 31 ao\u00fbt 1947<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma petite fille ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je viens de recevoir ta lettre de jeudi, toute pleine de bonheur champ\u00eatre, de sant\u00e9 et de douces tendresses. Pendant que tu te promenais dans tes ch\u00e2teaux (avec moi, parait-il, et c\u2019est vrai, j\u2019\u00e9tais sans doute pr\u00e9sent. Il y a des moments, des heures, o\u00f9 je te vois vivre, o\u00f9 je suis le Fr\u00e9d\u00e9ric pas \u00e0 pas, o\u00f9 je nous sens courir tous trois, sans nous lasser jamais, \u00e0 travers une campagne neuve), je promenais sur les murs de ma cellule un pinceau charg\u00e9 de ciel pur. Non point que je cherche \u00e0 la rev\u00eatir d\u2019une quelconque p\u00e2te liquide, mais je travaille plut\u00f4t sur l\u2019\u00e9troite prison de cette conscience humaine qui nous fait voir des prisons l\u00e0 o\u00f9 est la libert\u00e9, des hordes ennemies l\u00e0 o\u00f9 sont les ch\u0153urs c\u00e9lestes, des guerres et des famines devant les champs fleuris et les fruitiers charg\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il parait que tout va mal dehors. Tout va si bien l\u00e0 o\u00f9 nous sommes. En plein essor, en pleine joie, en pleine r\u00e9alisation d\u2019abondance intime. Nous construisons un monde qui appara\u00eetra demain comme le plus harmonieux et le mieux fait. Avec tant d\u2019entraide, de sollicitude, de patience, d\u2019\u00e9nergie, chacun de nous a compris \u00e0 quel point la solidarit\u00e9 est pr\u00e9cieuse pour que le sang vif d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 coule \u00e0 flots dans des veines saines. On se chamaille, mais on se comprend. On s\u2019asticote, mais on s\u2019entend sur l\u2019essentiel. Et nous semons un grain qui mourra bien pour mieux revivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour toi, tu as besoin d\u2019une tendresse infinie. On te la donnera. On te la donne d\u00e9j\u00e0. On te la donne toute enti\u00e8re. On ne te la m\u00e9nage pas. On en a pour toi des r\u00e9serves. Le capital en est in\u00e9puisable. On en pr\u00e9voit pour tout le temps qui est visible et pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 invisible. On prend cette tendresse l\u00e0 o\u00f9 il faut pour qu\u2019elle soit pure, et forte, et p\u00e9n\u00e9trante, et pr\u00e9sente, et solide. On la cherche du fond du c\u0153ur gu\u00e9ri. On te regarde avec des yeux clairs pleins d\u2019\u00e2me, o\u00f9 le souffle de l\u2019amour a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 comme un vent d\u2019orage, plus l\u00e9ger. On a construit sur toi une vie pleine d\u2019efforts. On te sent pr\u00eate \u00e0 marcher d\u2019un pas s\u00fbr. On aime sa t\u00eate sur ton \u00e9paule, mais aussi ton bras sur le n\u00f4tre, puis ta voix, et ton silence, et ta joue, et ta main, et ta patience. On aime \u00e0 te lire, et t\u2019entendre, et penser que tu vis, sans plus parler, et go\u00fbter quand tu ris, et quand tu souris dans l\u2019ombre, et quand on \u00e9coute ton c\u0153ur battre si fort qu\u2019il troue la nuit comme une \u00e9toile jusqu\u2019\u00e0 s\u2019arr\u00eater sur la plus pure chaumi\u00e8re o\u00f9 g\u00eet l\u2019Amour, dans les No\u00ebls sacr\u00e9s de nos confidences les plus hautes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est Baudelaire qui adressait \u00e0 une d\u00e9esse noire des vers voluptueux, la couvrant d\u2019ornements, de d\u00e9sirs et de violences. Je n\u2019aurai pas de gestes pour toi, mais des \u00e9lans, des tendresses si calmes, des pri\u00e8res si claires, que tu seras plac\u00e9e sans heurts au plus haut du ciel jusqu\u2019\u00e0 entendre la musique constante des anges de toutes les heures\u00a0: ceux de la symphonie br\u00fblante du midi de plein cuivres, ceux du cr\u00e9puscule ardent \u00e0 combattre la nuit, ceux de minuit qui r\u00eavent, et dorment, et veillent, et maintiennent l\u2019huile dans la lampe du sanctuaire, ceux du matin \u00e9clatant quand se d\u00e9fripent les songes et les bu\u00e9es qui rodent sur la montagne de nos plus hauts espoirs. Toute enti\u00e8re dans ma musique et dans ma po\u00e9sie la plus inspir\u00e9e. Toute enti\u00e8re dans la simplicit\u00e9 du c\u0153ur et dans la bont\u00e9 du jour. Tout enti\u00e8re dans ma vie charg\u00e9e d\u2019\u00e9v\u00e8nements et justifi\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une vitre blanche toute enti\u00e8re dans la lumi\u00e8re de Dieu. L\u2019Esprit ne change point. Il t\u2019a cr\u00e9\u00e9e si parfaite qu\u2019on ne saurait que t\u2019admirer de par lui et je reconnais en toi tous les reflets de la vie que j\u2019aime. Tu es b\u00e9nie. Je suis le seul qui te le dise avec autant d\u2019audace, et je maintiendrai sur tes yeux limpides la fen\u00eatre grande ouverte pour qu\u2019ils boivent tout l\u2019infini et plus encore.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>18 heures<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voila que des camarades viennent de me quitter apr\u00e8s discussion et souvenirs passionn\u00e9s. Mon caf\u00e9 chauffe. Le temps est beau. L\u2019heure est douce. Ton image est sur le mur. Je n\u2019ai m\u00eame pas besoin de regarder cette photo au sourire que je bois depuis deux ans \u00bd. Tu vis devant moi comme un ange de tous les jours.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>21 heures<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les nouvelles nous arrivent d\u2019heure en heure. Nous savons. Nous pr\u00e9sentons. Nous imaginons. Nous supposons. Nous devisons. Il y a 20 minutes\u00a0: conversation des \u00ab\u00a0gaffes <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb les plus durs, les plus cocos de la maison. Tout \u00e0 coup pr\u00e9venants et dociles au point de nous laisser les cellules ouvertes jusqu\u2019\u00e0 une heure indue. Plusieurs songent \u00e0 s\u2019enfuir pr\u00e9cipitamment \u00e0 la campagne. D\u2019autres parlent de dictature militaire imminente. Le mot de catastrophe est prononc\u00e9 \u00e0 tous instants. La situation leur apparait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. \u00c0 l\u2019ambassade anglaise (tuyaux re\u00e7us d\u2019ailleurs) on pr\u00e9voit la chute du gouvernement pour ces jours prochains. Bref, tout semble s\u2019\u00e9claircir pour nous. La France va bient\u00f4t se trouver devant une telle r\u00e9volution, un glissement \u00e0 droite comparable \u00e0 celui de 40. Il est vraisemblable de penser que l\u2019exp\u00e9rience de la IV<sup>\u00e8me<\/sup> R\u00e9publique est termin\u00e9e bient\u00f4t. Ne crions pas trop vite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai vu le secr\u00e9t[aire] de Flo[riot] ce matin (je l\u2019avais convoqu\u00e9). Rien n\u2019est pr\u00e9vu pour nous pour octobre. Le Parquet ne pr\u00e9voit pas l\u2019affaire avant au moins fin octobre, sans pr\u00e9ciser. Je crois que ce sera infiniment mieux que cela. Mais j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 tout hasard \u00e0 Flo[riot] d\u2019obtenir un suppl\u00e9tif d\u2019information. Il se peut qu\u2019on n\u2019en ait pas besoin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense toujours tenir ma promesse pour No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ce, nous allons nous coucher sagement, et penser \u00e0 des choses vivantes, c. \u00e0 d. le calme, la tranquillit\u00e9, la vie ardente et sereine, le bonheur, la joie, l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le souffle de l\u2019amour puissant, les cheveux blonds de Jeannette entourant des yeux charg\u00e9s de plaisir sain, la vie retrouv\u00e9e et jamais perdue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sais-tu que j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre un naufrag\u00e9 qui aborde une c\u00f4te. Qui va aborder. Mais il reste encore peu de mer \u00e0 franchir. On arrive bient\u00f4t. Ce n\u2019est point mirage. Je n\u2019ai jamais dout\u00e9. Maintenant je puis affronter n\u2019importe quelle temp\u00eate de la vie.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>Lundi 1<sup>er<\/sup> septembre<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me suis r\u00e9veill\u00e9 comme tu \u00e9tais dans mes bras. Tu dormais si d\u00e9licieusement avec tant de confiance enfantine que je n\u2019ai point voulu interrompre ton voyage dans le ciel de ta fantaisie. Puis, tu as pris conscience de tout le flot de tendre \u00e9motion que je d\u00e9versais sur toi, et tu m\u2019as saut\u00e9 au cou (nous ferons cela tous les matins pendant tout le temps que nous aurons \u00e0 cheminer ensemble, c.\u00e0.d. toute la vie de ce r\u00eave mortel qui sera travers\u00e9 d\u2019une telle lumi\u00e8re que nous verrons d\u00e9j\u00e0 au-del\u00e0 de cette chair).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai re\u00e7u le colis ce matin avec toutes les choses d\u00e9licieuses que tu pr\u00e9paras depuis longtemps et que tu envoyas de la Creuse. Et je me suis d\u00e9j\u00e0 gorg\u00e9 de toutes tes pr\u00e9venances. Aujourd\u2019hui je prends des dispositions pour que le jeudi 11 te soit r\u00e9serv\u00e9. Les nouvelles sont meilleures d\u2019heure en heure. Je prends mes dispositions pour tenir toutes mes promesses. Dieu tient toujours toutes les siennes.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>19h30<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai laiss\u00e9 mes camarades discuter furieusement dans le vide et suis venu poser ma t\u00eate contre ta tempe. Voil\u00e0 ce qui se passe. Tout est tr\u00e8s bien. Tout est tr\u00e8s beau. Tout est parfait. Tout est si merveilleux qu\u2019on n\u2019imagine rien de mieux. Il n\u2019y a que toi et moi et l\u2019infini partout. Et le silence. Et l\u2019amour. Et la joie. Et la veine de ta tempe qui bat. Et tes cheveux o\u00f9 cr\u00e9pitent la lumi\u00e8re et les caresses de l\u2019ange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">As-tu travaill\u00e9 \u00e0 tous les vieux travaux que tu as sans doute emport\u00e9s\u00a0? Non\u00a0? Oh, bien tant mieux, tes vacances auront \u00e9t\u00e9 des meilleures et nous les taperons ensemble dans peu de temps (tu vois comme j\u2019ai confiance). Oui\u00a0? Alors tant mieux. Nous aurons plus de temps \u00e0 nous pour rire, et marcher, et courir les bois, et manger l\u2019air des vall\u00e9es et des monts. De quel c\u00f4t\u00e9 veux-tu que nous allions construire un \u00e9difice \u00e9ternel\u00a0? Dans la Creuse\u00a0? Dans le Dauphin\u00e9\u00a0? Dans les gorges du Tarn\u00a0? En Vend\u00e9e\u00a0? Il faut un coin perdu pour perdre tout souvenir du mal d\u2019hier. Il s\u2019est d\u00e9j\u00e0 dissip\u00e9 tant le vent est fort, ce vent d\u2019esprit qui d\u00e9blaie les nuages comme un tourbillon de po\u00e9sie fra\u00eeche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai pas trop travaill\u00e9 pour toi depuis 2 mois. Mes travaux me sont plus personnels. Je me suis occup\u00e9 surtout d\u2019ex\u00e9g\u00e8se, travaux spirituels, organisation du mouvement religieux, toutes choses qui sont souvent plus utiles, mais qui ne capitalisent pas. Toutefois, mon esprit s\u2019est m\u00fbri beaucoup. Je vois les choses avec tant de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qu\u2019il me semble \u00eatre un autre homme depuis trois mois. Un travail fantastique s\u2019est fait ici dans l\u2019esprit de beaucoup. Plus de revanchisme, plus de violence, plus de craintes, finies les excitations stupides\u00a0; ces gens vivent maintenant dans le calme, le repos, l\u2019action heureuse, ayant oubli\u00e9 leurs ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai aussi beaucoup grossi. C\u2019est tr\u00e8s ennuyeux mais je crois que cela passera tr\u00e8s vite. Ce que c\u2019est que d\u2019avoir bon moral, et peu se d\u00e9mener. Pourtant on bouge un peu plus qu\u2019en cellule, mais le fait est l\u00e0. On prend de l\u2019embonpoint exag\u00e9r\u00e9ment. Trop de f\u00e9culents. Trop d\u2019inactivit\u00e9. Il me faut maintenant me jeter \u00e0 corps perdu dans un gigantesque travail de construction o\u00f9 je d\u00e9penserai toute mon \u00e9nergie (et il y en a). Je me sens plein de courage, d\u2019une t\u00e9nacit\u00e9 absolue. Et d\u2019une jeunesse\u00a0! Il semble que la vie soit toute neuve \u00e0 chaque pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma ch\u00e9rie, je t\u2019embrasse comme il n\u2019est pas possible. Tu as \u00e9t\u00e9 si gentille, si d\u00e9vou\u00e9e pendant ces trois ans. Tu as t\u00e9moign\u00e9 tant de fid\u00e9lit\u00e9 vraie. Tu t\u2019es montr\u00e9e une compagne si parfaite. Tu as tellement donn\u00e9, et du plus pr\u00e9cieux de toi-m\u00eame que tout cela m\u00e9rite reconnaissance, amour, affection, \u00e9merveillement, r\u00e9compense d\u2019autant plus grande qu\u2019elle correspond \u00e0 mon instinct secret et que j\u2019ai d\u00e9couvert dans un vieux recoin o\u00f9 je n\u2019imaginais gu\u00e8re que quelque chose fut libre encore tout un infini pr\u00eat \u00e0 s\u2019\u00e9pandre. Laisse-moi prendre ton \u00e9paule dans ma main, tes yeux sous mon regard, et embrasser tout l\u2019espace que tu as en toi comme un souffle qui veut ranimer la flamme toujours vivante. \u00c0 nous deux nous ferons le voyage tranquilles et en toute s\u00fbret\u00e9. \u00c0 te lire, \u00e0 te voir, \u00e0 t\u2019entendre. \u00c0 bient\u00f4t te serrer dans tous mes bras. Ils sont mille et mes baisers sont millions. Embrasse le Fr\u00e9d\u00e9ric comme le soleil chauffe la terre, maternellement.<\/p>\n<p>J.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Gaffe\u00a0: synonyme de maton, gardien de prison.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Dimanche 31 ao\u00fbt 1947 Ma petite fille ch\u00e9rie, Je viens de recevoir ta lettre de jeudi, toute pleine de bonheur champ\u00eatre, de sant\u00e9 et de douces tendresses. 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