{"id":2480,"date":"2021-04-26T11:04:02","date_gmt":"2021-04-26T09:04:02","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2480"},"modified":"2024-01-22T17:19:28","modified_gmt":"2024-01-22T16:19:28","slug":"jm-a-jr-fresnes-47-11-23","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2480","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 47\/11\/23)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2476\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2484\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dimanche 23 novembre 1947<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma petite fille ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019ai bien n\u00e9glig\u00e9e la semaine derni\u00e8re. Une tr\u00e8s mauvaise lettre \u00e9crite en me trainant de mon lit \u00e0 ma table. J\u2019ai tout juste la force de boucler quatre lignes tant dame la fi\u00e8vre \u00e9tait m\u00e9chante. Heureusement que nous avons du ressort et que toute la semaine, patiemment, nous avons remont\u00e9 la situation avec les proc\u00e9d\u00e9s d\u2019usage. Le coup avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s dur\u00a0: une mauvaise jaunisse compliqu\u00e9e d\u2019un froid. Heureusement que je me suis surpass\u00e9. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 sans doute intransportable et j\u2019ai horreur de para\u00eetre me d\u00e9filer. D\u2019autant plus que je suis toujours en bonne sant\u00e9. Mais voil\u00e0, trois ans de prison fatiguent un peu son homme. Il me faudra de la campagne et un r\u00e9gime rafra\u00eechissant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce matin j\u2019ai vu le secr\u00e9taire de Flo. qui est venu m\u2019annoncer un suppl\u00e9tif d\u2019information. Je vais donc encore retourner \u00e0 l\u2019instruction. Que me veut-on\u00a0? Y a-t-il de nouvelles histoires\u00a0? Ou bien est-ce celui que j\u2019ai demand\u00e9 moi-m\u00eame pour faire entendre des t\u00e9moins essentiels\u00a0? Dis-moi cela jeudi. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019on va me laisser tranquille. Sont-ils si press\u00e9s de m\u2019interroger\u00a0? Dis-leur qu\u2019il y a en France des probl\u00e8mes plus urgents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tous cas, je suis assez content de t\u2019\u00e9crire ce soir d\u2019ici. Ma cellule est calme. (Je n\u2019ai plus de plumes. Avis, et qu\u2019elles \u00e9crivent bien. Les derni\u00e8res n\u2019\u00e9taient pas fameuses. T\u00e2che de remuer ton papetier. Fais-moi un choix de 24 plumes, des grosses, des fines, de la plume sp\u00e9ciale pour prisonnier d\u00e9licat). Je sens mes pieds libres de toute contrainte. Il me semble avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 quelque chose d\u2019ennuyeux \u2013 ou d\u2019int\u00e9ressant \u2013 enfin\u00a0! Patientons\u00a0! Tout n\u2019est pas perdu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon enfant, ma s\u0153ur, dis-moi que tu es bien contente de savoir que tous ces r\u00eaves n\u2019existent point, ni les bons, ni les mauvais, et que tu es toute p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e du d\u00e9sir de te d\u00e9barrasser de tes soucis terrestres entre les bras de l\u2019Harmonie parfaite qui nous d\u00e9livre de nous-m\u00eames. Tu vois comme les petites filles sages tremblent quand on leur raconte de m\u00e9chantes histoires, m\u00eame si elles ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s sages, parce qu\u2019elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 assez sages pour lutter contre leurs d\u00e9sirs. Son prince charmant \u00e9tait en danger. Alors, elle a couru la campagne, buvant \u00e0 tous les liserons, confiant sa peine \u00e0 tous les oiseaux, pleurant dans toutes les fontaines. Puis elle a couru sur la place o\u00f9 la foule grondait contre celui qui avait voulu ch\u00e2tier les assassins ma\u00eetres du pays. D\u00e9j\u00e0 la canaille dansait la valse du scalp autour du b\u00fbcher. Un ange est apparu sir la tour et a renvoy\u00e9 les manants, et dame Jeanne en a \u00e9t\u00e9 quitte pour baigner ses yeux de ros\u00e9e et se moucher dans les marguerites. Il n\u2019y a plus que les nuages qui rient, les m\u00eames qui voient le prisonnier dedans sa tour et la fille sur son pr\u00e9 en train de se demander s\u2019il vaut mieux \u00e9couter la voix de l\u2019orage ou celle de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que tu vas te d\u00e9cider \u00e0 m\u2019ob\u00e9ir un jour quand je te d\u00e9signe du doigt le livre o\u00f9 est enferm\u00e9e ton \u00e2me\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sais-tu que j\u2019ai la force d\u2019un fleuve pour laver ton c\u0153ur de toute son inqui\u00e9tude\u00a0? Et d\u2019abord briser les portes de ta moue obstin\u00e9e. Tu \u00e9clateras de lumi\u00e8re, ou tu ne seras pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019y a-t-il dans ma main\u00a0? Un gros dimanche. Prends-le. Voila que tu as tout le ciel \u00e0 pleins bras. Puisqu\u2019il en est ainsi, on t\u2019embrasse pour que la nuit soit chaude sous la voute d\u2019\u00e9toiles. Il passe des trains bleus dans l\u2019infini, des oiseaux du c\u0153ur dans l\u2019espace grand et mes baisers sont comme des fl\u00e8ches qui gu\u00e9rissent et r\u00e9veillent et tranchent d\u2019avec le mal. Le mal, c\u2019est quand on regarde trop bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonsoir petite fille. J\u2019ai pour toi une tendresse que je t\u00e2che d\u2019\u00eatre haute.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>Lundi<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu ne m\u2019\u00e9cris gu\u00e8re. Heureusement que j\u2019ai l\u2019oreille fine pour \u00e9couter les pulsations du c\u0153ur. Je t\u2019entends de si loin. Tu bats toujours \u00e0 tout rompre. C\u2019est une musique d\u2019un saccad\u00e9. Il faudra parvenir \u00e0 des m\u00e9lodies plus lentes. L\u2019autre jour, au parloir, un grand bruit d\u2019horloge secouait les murs par-dessus les voix criardes. C\u2019\u00e9tait Jeannette qui b\u00e9nissait tout avec son amour tant rythm\u00e9. Il parait qu\u2019aussi, au Palais de Justice, de temps en temps on entend le souffle d\u2019un amour de printemps qui effleure une porte, deux yeux violets interrogent une ombre \u00e0 propos d\u2019un nom dont on dit qu\u2019il a gard\u00e9 tout son courage. La petite fut\u00e9e s\u2019en va ensuite chercher du bonheur dans l\u2019air gris. Elle sait bien que la vie est maternelle quand on s\u2019\u00e9l\u00e8ve assez haut pour ne plus entendre les cris de la terre. Faut-il aller si haut qu\u2019on soit vraiment \u00e0 l\u2019abri de tout\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On vient de m\u2019apporter mon lait (r\u00e9gime maison qui m\u2019a redonn\u00e9 le teint frais). Un bon soleil p\u00e2le illumine en aur\u00e9ole flamboyante tout un ciel grumel\u00e9 derri\u00e8re les silhouettes d\u2019arbres qui bordent les b\u00e2timents de la prison des femmes. \u00c0 sa fen\u00eatre, tr\u00e8s au loin, une \u00e9ternelle brodeuse pique son aiguille dans son canevas. Le bras se d\u00e9tache de temps en temps pour lancer \u00e0 travers les barreaux une effilochure. Est-ce une sainte\u00a0? Ou bien celle qui le soir envoie vers les gar\u00e7ons des invitations obsc\u00e8nes. Les filles ont aussi leurs humeurs sales, comme leurs d\u00e9sirs divains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du c\u00f4t\u00e9 de chez ma m\u00e8re, on me proposait de m\u2019acheter un pardessus. Je n\u2019en n\u2019ai que faire. Par contre, pour passer l\u2019hiver, une bonne canadienne me serait utile. Veux-tu bien en t\u00e9l\u00e9phoner la chose \u00e0 ma maternelle, lui dire qu\u2019on se mette en qu\u00eate pour moi. Il faut comme de juste que ledit v\u00eatement recouvre amplement mon veston, et qu\u2019il soit assez long si possible. Peut-\u00eatre pourra-t-on se le procurer d\u2019occasion. En tous cas, c\u2019est un v\u00eatement d\u2019avenir indispensable. J\u2019aime naturellement beaucoup mieux le kaki que les autres tons. Que les manches soient aussi fourr\u00e9es, et assez larges pour passer par-dessus le veston, et qu\u2019au bout de la manche il y ait un n\u0153ud coulant ou \u00e9lastique pour enserrer le poignet. Sur le col on peut mettre ou non de la fourrure, aucune importance, comme j\u2019ai un fort cache-nez, cela importe peu. L\u2019hiver est plus dur en cellule seul qu\u2019\u00e0 trois. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent le temps a \u00e9t\u00e9 doux mais il faut pr\u00e9voir tout. Et puis, pour sortir et aller te retrouver devant ta b\u00fbche de No\u00ebl, il me faut une bonne carapace. Car je compte toujours tenir ma promesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Veux-tu bien ne pas oublier de mettre des enveloppes dans le colis de lundi. C\u2019est la derni\u00e8re que j\u2019utilise aujourd\u2019hui. Alors, je n\u2019\u00e9cris plus. Hein\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les nouvelles ce soir sont de plus en plus lourdes. Les gr\u00e8ves paralysent tout. Le nouveau gouvernement ne saurait s\u2019en tirer. Il sera oblig\u00e9 de c\u00e9der et de disparaitre. Du moins c\u2019est ce que disent les augures g\u00e9n\u00e9ralement bien inform\u00e9s. Nous allons au coup dur, \u00e0 la totale paralysie du pays. Qui sait m\u00eame si les \u00e9v\u00e8nements internationaux ne vont pas ajouter \u00e0 la menace int\u00e9rieure. Les jours ls plus sombres s\u2019approchent. Je me f\u00e9licite de plus en plus d\u2019\u00eatre encore \u00e0 l\u2019abri car sait-on jamais ce qu\u2019on risque pendant les r\u00e9volutions quand on est au cachot des encha\u00een\u00e9s. Il vaut mieux avoir ses deux pieds libres. Moins fatiguant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que tu fais la gr\u00e8ve des baisers pour ne plus m\u2019\u00e9crire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019attends jeudi, malgr\u00e9 tout ce qu\u2019on pourra te dire. C\u2019est ton tour sans r\u00e9mission. Il est important, urgent, que je te voie pour tous d\u00e9tails, celui des honoraires de Me Leroy, la fa\u00e7on dont on doit consid\u00e9rer \u00e0 nouveau le proc\u00e8s, etc. Donc, ne manque pas de venir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je veux surtout <u>te<\/u> voir. J\u2019ai des choses \u00e0 <u>te<\/u> dire. Je veux regarder tes yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce qu\u2019ils sont gu\u00e9ris ces yeux pour s\u2019\u00eatre tremp\u00e9s \u00e0 fond dans la ros\u00e9e du matin\u00a0? Est-ce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9ch\u00e9s par les papillons, \u00e9pousset\u00e9s par les colibris, b\u00e9nis par le soleil levant\u00a0? Est-ce qu\u2019ils brillent quand ils voient l\u2019horizon, l\u2019\u00e9toile du soir s\u2019allumer bon plus sur des villes lourdes de haine, mais des campagnes douces o\u00f9 s\u2019\u00e9veille la piti\u00e9\u00a0? Est-ce qu\u2019ils tremblent \u00e0 plaisir \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la justice pourrait bien un jour prendre le glaive qu\u2019il faut pour trancher les diff\u00e9rends comme il se doit entre ceux qui n\u2019ont pas failli et ceux qui se sont arm\u00e9s d\u2019ignoble\u00a0? Est-ce qu\u2019ils esp\u00e8rent ces yeux\u00a0? Je les embrasse, les presse de la paume, les caresse du front, boit toute leur peine et toutes leurs chansons. Voici qu\u2019ils s\u2019ouvrent et que tu es l\u00e0, dans le ciel avec des mains offertes, et des dents neuves, toutes brillantes du matin. On t\u2019embrasse, on s\u2019empresse autour de toi. On te dit bonjour avec tous les mots qu\u2019on sait pour qu\u2019il soit musique partout. G.g.g. baisers<\/p>\n<p>J.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Dimanche 23 novembre 1947 Ma petite fille ch\u00e9rie, Je t\u2019ai bien n\u00e9glig\u00e9e la semaine derni\u00e8re. Une tr\u00e8s mauvaise lettre \u00e9crite en me trainant de mon lit \u00e0 ma table. 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