{"id":2572,"date":"2021-05-01T19:05:23","date_gmt":"2021-05-01T17:05:23","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2572"},"modified":"2021-05-05T10:12:50","modified_gmt":"2021-05-05T08:12:50","slug":"jm-a-jr-fresnes-48-03-21","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2572","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 48\/03\/21)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2568\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2581\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dimanche 21 <\/strong><strong>mars<\/strong><strong> 1948<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma Jeannette ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis ce matin (depuis toujours bien s\u00fbr, mais enfin depuis ce matin plus pr\u00e9cis\u00e9ment) je te sens rapproch\u00e9e, intime, toute pr\u00e9sente, heureuse, et nous bavardons, \u00e0 l\u2019oreille. Et nous nous disons des choses absolument id\u00e9ales. C&rsquo;est-\u00e0-dire que je prononce une phrase po\u00e9tique d\u2019un herm\u00e9tisme voulu et que tu r\u00e9ponds, tout \u00e0 fait convaincue\u00a0: \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0absolument\u00a0\u00bb, c\u2019est cela m\u00eame\u00a0\u00bb. Non pas que nos mots veuillent dire quelque chos, mais nos souffles s\u2019entrem\u00ealent avec bonheur et je sens la chaleur de ton front sur le mien et j\u2019ai pass\u00e9 une grande heure au moins \u00e0 scruter tes yeux, \u00e0 compter tes cils, \u00e0 voir comment ils r\u00e9agissaient sous telle phrase beaudelairienne ou telle phrase biblique. Et bien, pas du tout m\u00e9content. Nous avons vu des choses excellentes dans ces lacs purs que sont ces prunelles d\u2019amour si tendre, et nous nous sommes noy\u00e9s de tendresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je crois qu\u2019on s\u2019entendra tr\u00e8s bien ensemble. Le rodage est commenc\u00e9. Il produit des r\u00e9sultats fort appr\u00e9ciables. Pour ma part je me sens tout poli, beaucoup plus doux, tout pr\u00eat \u00e0 m\u2019apaiser jusqu\u2019\u00e0 la docilit\u00e9 illimit\u00e9e, tout plein de d\u00e9tente. C\u2019est formidable le travail que peuvent faire deux yeux sinc\u00e8res. Tu vois comme la loyaut\u00e9, la pers\u00e9v\u00e9rance, ont leur r\u00e9compense. Dire qu\u2019il a fallu des ann\u00e9es\u00a0 pour que je comprenne ce que valent ces yeux l\u00e0. Il est vrai que tu me cachais tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voila le printemps. Quelle douceur\u00a0! Un oiseau est venu chanter devant ma fen\u00eatre. Et je l\u2019ai remarqu\u00e9. Faut croire que les id\u00e9es changent. Bonsoir, t\u00eate aim\u00e9e. Bonsoir mon sucre (c\u2019est gentil, hein\u00a0?).<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>Lundi<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Re\u00e7u ta lettre. Comprends pourquoi pas re\u00e7u visite jeudi. Bourr\u00e9e de cadeaux. Mots en or, platine, diamants, enfin toute la lyre. Esp\u00e8re te voir jeudi. Sans faute. Pas d\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi dis-tu que la vie va \u00eatre compliqu\u00e9e en sortant\u00a0? Tr\u00e8s simple. Absolument limpide. Prends le m\u00e9tro au sortir de Fresnes et j\u2019arrive boulevard Diderot. Et puis c\u2019est tout. Apr\u00e8s\u00a0? Rien. Ferme les yeux. Tu le vois le soleil\u00a0? Tu le sens le printemps\u00a0? L\u2019\u00e9ternel oiseau qui chante, qui chante\u00a0? Moi, je suis tr\u00e8s content.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, qui est optimiste\u00a0? Bon Dieu\u00a0! Que se passe-t-il\u00a0? Aurait-il d\u00e9couvert tout \u00e0 coup dans le ciel polit \u00ab\u00a0c\u2019est ique des images roses\u00a0? No\u00ebl est tous le jours cette ann\u00e9e. Il na\u00eet tous les jours le divin enfant de la libert\u00e9. Tu veux \u00eatre certaine de ne pas te tromper\u00a0? Dis-toi \u00ab\u00a0c\u2019est pour aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb. Maintenant \u00e7a y est. Nous y sommes. Voila qui est arriv\u00e9. On n\u2019y croyait pas et c\u2019\u00e9tait l\u00e0. Tu peux me mettre les bras autour du cou. Tu as tous les droits de me fourer ton nez dans l\u2019oreille. Pas trop de battements de c\u0153ur. On a tout le temps de vivre devant nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">As-tu trouv\u00e9 <em>La Vie Impersonnelle\u00a0<\/em>? J\u2019esp\u00e8re que tu l\u2019auras donn\u00e9 au v\u00e9hicule apr\u00e8s l\u2019avoir lu. C\u2019est un tr\u00e8s bon bouquin pour ton esprit d\u2019enfant pur. Sais-tu bien que nous allons courir les concerts. J\u2019ai une soif de musique. Il ne me faut que du beau, du rare, de l\u2019extraordinairement pur, de l\u2019infini. Le ciel sur la terre, po\u00e9sie, voyages, pri\u00e8re, chambre blanche. Palais ou chaumi\u00e8re, mais c\u0153ur net. Et puis surtout les promenades en for\u00eat. Je veux me rouler dans le rossignol et le muguet, \u00e0 en \u00eatre tremp\u00e9 de trilles et de parfums. Et puis les glaciers, la neige haute, le roc de granit, le vent bien lav\u00e9, l\u2019edelweiss ou la renoncule des rochers alpestres, le chamois, le chant de la source.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce soir. J\u2019ai des tas de choses \u00e0 te dire. Toutes nouvelles. Il m\u2019est venu depuis hier pour toi de ces pens\u00e9es affectueuses. Je te sens solide comme tout, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sur le chemin, la main dans la main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><u>20h<\/u>. On m\u2019a fait mon horoscope tout \u00e0 l\u2019heure. Un type tr\u00e8s cal\u00e9. Il parait que si j\u2019\u00e9tais n\u00e9 un quart d\u2019heure plus t\u00f4t je n\u2019aurais jamais \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9\u00a0! (Sais-tu <u>exactement<\/u> le jour et l\u2019heure, \u00e0 10 minutes pr\u00e8s, de Fr\u00e9d\u00e9ric\u00a0?) Enfin, il parait que je suis susceptible de sortir d\u00e8s maintenant. Dernier d\u00e9lai juillet 49\u00a0!!! C\u2019est long mais ce peut \u00eatre tout de suite. On verra. Qui avait raison\u00a0? Quand je te dis que No\u00ebl c\u2019est tous les jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On me promet beaucoup d\u2019argent, une vie sentimentale heureuse\u2026 et ce n\u2019est pas fini. J\u2019y retourne demain matin pour savoir si je ferai beaucoup de voyages \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Situation prosp\u00e8re dans la litt\u00e9rature et le commerce (\u00e0 la fois). Tu vois que j\u2019ai toutes les qualit\u00e9s requises pour \u00eatre \u00e9diteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas de pyrog\u00e8ne la semaine prochaine. Economies. Une bougie SVP. Renseigne-toi pour dossier. Future entrevue\u00a0? Quand\u00a0? Combien de visiteurs\u00a0? La liste\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, parlons s\u00e9rieusement\u00a0: crois-tu aux f\u00e9es\u00a0? Non bien s\u00fbr. Personne ne croit aux f\u00e9es. Baguette magique, ch\u00e2teaux et carrosses, princes charmants. Toutes ces choses semblent pu\u00e9riles aux prodigieux esprits scientifiques d\u2019aujourd\u2019hui. Alors, tu ne crois pas non plus \u00e0 Merlin l\u2019Enchanteur, \u00e0 la l\u00e9gende du Graal, au cerf blanc qui apparut dans une for\u00eat pr\u00e8s de Turin et qui \u00e9tait une incarnation de je ne sais quel dieu b\u00e9n\u00e9fique. Et non plus Jupiter, les Titans, tout l\u2019Olympe\u2026 ni aux dragons, ni aux mandragores, ni aux fant\u00f4mes, ni \u00e0 rien. Quelle personne sage\u00a0! Et bien, tu as raison, les f\u00e9es n\u2019existent pas. Et pourtant, j\u2019en connais une qui a fait un de ces miracles\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Figure-toi qu\u2019il y avait dans un coin assez perdu d\u2019une capitale moderne, des plus m\u00e9diocres tant par la vanit\u00e9 que par l\u2019esprit de lassitude de ses habitants, un gros gar\u00e7on assez ent\u00eat\u00e9, pas tellement intelligent, qui passait son temps \u00e0 m\u00e2cher son amertume contre une soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il jugeait indigne de figurer parmi les grands peuples de l\u2019Histoire. Paresse stupide que de r\u00eaver de telles bourdes quand de tous c\u00f4t\u00e9s le travail incite \u00e0 une activit\u00e9 productive. Pourquoi jouer les Alceste au milieu des gron\u00e9s\u00a0? Et puis, au fond, tous ces mortels plus ou moins ab\u00eatis n\u2019\u00e9tais pas si bas qu\u2019il y paraissait tout d\u2019abord. De temps \u00e0 autre l\u2019un d\u2019entre eux crachait en l\u2019air quelques mots qui fleurissaient dans l\u2019air printanier comme des bulles savonneuses aux couleurs vives. Notre m\u00e9content n\u2019en foulait pas moins le trottoir d\u2019un pied rude, s\u2019impatientant contre le bas peuple et le bourgeois, trouvant f\u00e9tide la litt\u00e9rature \u00e0 la mode comme les vedettes du jour, protestant contre le mauvais go\u00fbt, sans s\u2019apercevoir qu\u2019un monstre d\u00e9vorait sa propre vie, et que la mauvaise humeur est une prison d\u2019o\u00f9 il ne peut rien sortir d\u2019utile. Le balourd qui est le personnage central et vain de cette histoire s\u2019en prit surtout aux femmes dont l\u2019esprit l\u00e9ger ne pouvait supporter ses sentences. Sans amis, ou du moins ne les ayant pas encore trouv\u00e9s, sans amies, tant il cherchait mal, et vite, et bas, il geignait, trouvant l\u2019existence lourde, rageant d\u2019un insucc\u00e8s permanent. Puis un jour, une fille qui ne poss\u00e9dait que son petit doigt (mais c\u2019est l\u00e0 la clef des plus secr\u00e8tes cachettes) osa promener son regard sur le morose. Il ne vit d\u2019abord qu\u2019une poup\u00e9e chiffonn\u00e9e, aux yeux malicieux qu\u2019il prit pour une ordinaire passante. La fut\u00e9e avait pris l\u2019apparence de la simplicit\u00e9 la plus extr\u00eame pour ne point tenter le malotru. Il fallut deux ans, que dis-je, dix ans, pour ouvrir une \u00e0 une toutes les portes et fen\u00eatres de notre misanthrope, a\u00e9rer sa bonne cervelle, d\u00e9j\u00e0 roussie par les \u00e9preuves, animer son regard, laver ses yeux \u00e9teints, lui hausser le col, lui donner du maintien, affermir son ton mal assur\u00e9. Et voici qu\u2019il d\u00e9couvrit que c\u2019\u00e9tait une f\u00e9e. Mais il n\u2019osait pas le dire, de peur de la f\u00e2cher. Il continuait \u00e0 jouer le jeu du mauvais ours poussif, levant la patte \u00e0 la demande, faisant son tour de cage, et mangeant le pain b\u00e9ni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019embrasse, madame. Tes cheveux sont doux, ton c\u0153ur sonne clair. Voila bien du bonheur dans nos mains serr\u00e9es. Sais-tu que d\u00e8s ma sortie nous allons \u00e0 la campagne\u00a0? Cueillir les premi\u00e8res fraises, le premier muguet. Pourquoi nous vois-je depuis plusieurs jours, en r\u00eave, prendre le train vers l\u2019ouest\u00a0? Bretagne\u00a0? Rennes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019embrasse autant qu\u2019il faut pour que tu sois heureuse. Les renoncules sont d\u2019un rouge amoureux. Pendant quinze jours elles vont illuminer tout ce que je n\u2019\u00e9claire pas moi-m\u00eame dans cette cellule gracieuse. Je t\u2019aime parce que tu es un moineau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Dimanche 21 mars 1948 Ma Jeannette ch\u00e9rie, Depuis ce matin (depuis toujours bien s\u00fbr, mais enfin depuis ce matin plus pr\u00e9cis\u00e9ment) je te sens rapproch\u00e9e, intime, toute pr\u00e9sente, heureuse, et nous bavardons, \u00e0 l\u2019oreille. 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