{"id":2682,"date":"2021-05-16T09:27:05","date_gmt":"2021-05-16T07:27:05","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2682"},"modified":"2021-05-16T09:54:21","modified_gmt":"2021-05-16T07:54:21","slug":"jm-a-jr-fresnes-48-07-26","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2682","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 48\/07\/26)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2677\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2689\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Lundi 26 juillet 1948<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Petite Jeannette ch\u00e9rie,<\/p>\n<h1><span style=\"text-decoration: underline;\">Lundi 17h30<\/span> <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce lundi, je dois me d\u00e9p\u00eacher d\u2019\u00e9crire un mot pour le faire partir par le courrier, car je n\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 toi du tout, tout le long de la semaine, et je n\u2019avais rien \u00e0 te dire, mais rien, sauf des riens\u2026 mais quels riens\u00a0! De ces riens qui sont tout. Et voil\u00e0 pourquoi apr\u00e8s une journ\u00e9e tr\u00e8s comp\u00e8te pass\u00e9e \u00e0 compter des bordereaux de tabac, \u00e0 gravir des \u00e9tages, \u00e0 d\u00e9pouiller mon colis, \u00e0 \u00e9tablir des listes, je re\u00e7ois paisiblement le soleil couchant sur ma table dans le silence enfin revenu. Tes fleurs font de grandes ombres sur mon papier et j\u2019intercale mes pattes de mouche entre de longues train\u00e9es violettes o\u00f9 transparaissent les agglutis de mon courrier et la plaine mordor\u00e9e du papier blanc l\u00e9ch\u00e9 par des rayons qui sont bien tendres, aussi tendres que des bras autour du cou, si j\u2019en crois mes souvenirs, ou si j\u2019en interroge l\u2019avenir. Voil\u00e0 que les r\u00eaves de printemps tourmentent les momies. Il faudra tout \u00e0 l\u2019heure rouvrir les livres aux textes sereins pour retrouver l\u2019admirable s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui d\u00e9truit l\u2019impatience et nous d\u00e9montre qu\u2019aux yeux de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 mille ans sont comme un jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai bien re\u00e7u ta lettre remplie de vers de Rostand, gribouill\u00e9s comme de juste par un contr\u00f4le implacable car les vers sont interdits. Ne m\u2019en envoie donc plus. Tes lettres risqueraient d\u2019attendre au \u00ab\u00a0vestiaire\u00a0\u00bb. Je ne les retrouverai qu\u2019\u00e0 la sortie, o\u00f9 elles auraient le go\u00fbt d\u00e9licieux des fleurs fan\u00e9es\u00a0; mais pour aujourd\u2019hui, mieux vaut respirer nos fleurs fra\u00eeches. Les pavots que tu m\u2019as envoy\u00e9s sont remplis de choses si tendres que mes yeux ont peur de les blesser en les regardant trop. Ces pistils si compliqu\u00e9s, charg\u00e9s de suc, plein de promesses latentes et concentr\u00e9es, le d\u00e9licieux lavis des p\u00e9tales \u00e0 travers quoi le soleil br\u00fble un \u00e0 un ses derniers charmes. Voici qu\u2019il dispara\u00eet derri\u00e8re le toit comme un dieu antique s\u2019enfonce dans la mer. Dans quelques secondes je pourrai regarder sans \u00eatre \u00e9bloui la place o\u00f9 il semblait ronger le ciel avec une puissance telle que l\u2019air s\u2019en trouverait \u00e9mu, blanch\u00e2tre, teint\u00e9 d\u2019or furieux. Et voici l\u2019ombre descendue sur le bouquet, plus intime, avec les yeux de Jeannette dans chaque p\u00e9tale. Elles tremblent d\u00e9j\u00e0, si \u00e9tonn\u00e9es d\u2019\u00eatre soudain d\u00e9laiss\u00e9es par l\u2019amour chaud qui les \u00e9treignait encore. Leur flamme s\u2019abaisse comme leur t\u00eate. Il ne leur restera plus cette nuit, jusqu\u2019au matin, qu\u2019un immense souvenir de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je reprends ma lettre apr\u00e8s une heure, nombre de personnes ayant d\u00e9fil\u00e9 chez moi et m\u2019ayant interrompu. Il faut une sacr\u00e9e patience pour \u00e9liminer les g\u00eaneurs. Et ici ils sont nombreux. Chacun vient demander les conseils les plus b\u00e9b\u00eates pour son cas, ou pour glaner quelques renseignements et en ce moment je suis obs\u00e9d\u00e9 par un personnage plant\u00e9 devant ma table qui ne veut pas d\u00e9marrer et ne me laisse pas \u00e9crire tranquille. Ouf\u00a0! Il est parti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici que les fleurs se ferment. Comme les yeux pour garder les souvenirs. Tant de soleil encore sur ma table o\u00f9 maintenant le cr\u00e9puscule p\u00e8se de plus en plus en plus avec ses ombres, ses froideurs, ses ti\u00e8des relents. Dehors les voix montent hors des centaines de cellules o\u00f9 les souffles d\u2019une jeunesse ardente liment les barreaux. Il ne restera dans leur esprit qu\u2019une aventure extraordinaire qui a marqu\u00e9 leurs premiers pas virils d\u2019une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile. A vingt ans j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 en mon temps toutes les d\u00e9ceptions du th\u00e9\u00e2tre, toutes les vicissitudes de la derni\u00e8re apr\u00e8s-guerre. Plut au ciel que j\u2019ai fait plus t\u00f4t de la prison politique mais ceux qui jusqu\u2019ici g\u00e9missaient \u00e0 travers les barreaux n\u2019y \u00e9taient gu\u00e8re pour le bon motif. C\u2019\u00e9taient des destructeurs. Aujourd\u2019hui la partie est diff\u00e9rente. Et les honn\u00eates gens apprennent \u00e0 devenir r\u00e9volutionnaires. Quelle le\u00e7on. Rien ne d\u00e9crasse l\u2019esprit bourgeois qu\u2019un bon s\u00e9jour en ge\u00f4le. Tous les pr\u00e9jug\u00e9s se brisent quasi instantan\u00e9ment. Le souvenir des menottes pass\u00e9es nous \u00e9vitera \u00e0 l\u2019avenir de dangereuses illusions sentimentales, des g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9s qui sont autant de faiblesses. Nous avons \u00e9t\u00e9 au dessous de notre t\u00e2che. Il fallait des hommes plus blind\u00e9s pour pouvoir crever l\u2019abc\u00e8s et dans un certain sens nous sommes responsables de n\u2019avoir pas \u00e9vit\u00e9 cette imaginable catastrophe qui a conduit la France \u00e0 la ruine totale. Pour la relever, si cela est possible, il faudra une volont\u00e9 d\u2019acier, un esprit d\u2019une intensit\u00e9 absolue, d\u2019une rigueur et d\u2019une largeur de vues rares\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 que je recommence \u00e0 bavarder politique et Jeannette pr\u00e9f\u00e9rerait qu\u2019on lui fit du roman. Avec des dentelles autour de l\u2019oreiller, avec des mots doux dans les oreilles, avec des caresses dans les cheveux et des \u00e9merveillements dans la contemplation d\u2019harmonies douces. Voil\u00e0 qui me changerait d\u2019avoir un vrai lit, un vrai matelas au lieu d\u2019une paillasse sur le plancher. Le seul avantage que j\u2019ai est de m\u2019enfouir dans une peau de mouton que des mains aim\u00e9es ont envelopp\u00e9 pr\u00e9cieusement. Et c\u2019est par l\u00e0 que je te rejoins souvent avec pr\u00e9cision, me disant qu\u2019il n\u2019est point d\u2019absence et que d\u2019ici peu je sens le souffle de ton sommeil avec tout ce qu\u2019il enveloppe de raffin\u00e9 et de charmant. \u00d4 pure fillette aux yeux na\u00effs ayez patience. Tous les printemps reviendront et nous les d\u00e9viderons en chapelet. Mais pour ce, faut-il ne point troubler les guerriers qui doivent livrer leurs plus grands combats. Avant les tournois les dames doivent ceindre les chevaliers de leur \u00e9charpe, et c\u2019est tout. J\u2019aurai d\u2019ici quelque temps \u00e0 vaincre quelques d\u00e9mons et ass\u00e9ner quelques bons coups de lance \u00e0 des pervers (aux derni\u00e8res nouvelles je ne pense pas passer avant juin au moins. La derni\u00e8re s\u00e9ance s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e dans une atmosph\u00e8re favorable et calme. J\u2019ai pu exposer vraiment le fond de ma pens\u00e9e. Et on sent que les \u00e9v\u00e8nements tournent si vite qu\u2019il appara\u00eet que ce qu\u2019on nous reproche p\u00e2lit de jour en jour. Peut-\u00eatre serons-nous un jour non plus des arri\u00e9r\u00e9s mais des pr\u00e9curseurs\u00a0!)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 tout pour aujourd\u2019hui. Tout non. C&rsquo;est-\u00e0-dire que rien n\u2019est contenu dans cette lettre, sauf des mots. Dans la mesure o\u00f9 les mots sont des fruits, tu voudras bien en go\u00fbter la substance. Et \u00e0 travers ces mots retrouver le fil qui les guide, les assemble, les encha\u00eene, en font le collier dont j\u2019aime \u00e0 parer ton cou, la ceinture qui te prend la taille, la cha\u00eene d\u2019amour que je pr\u00e9tends te mettre au poignet, tout comme un garde r\u00e9publicain m\u00e8ne sa victime chez le juge. Mais notre juge n\u2019est-il pas l\u2019irr\u00e9pressible, l\u2019exhaustible, le merveilleux infini quotidien qui ne juge point mais encourage. A samedi te voir et prendre ta main avec ma douceur temp\u00e9r\u00e9e encore par l\u2019obligation o\u00f9 nous sommes de nous soumettre \u00e0 travers les barreaux aux conventions officielles\u00a0! Dors en toute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, toi et l\u2019ange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cette lettre, probablement \u00e9crite le lundi 26 juillet 1948, n\u2019est pas identifi\u00e9e par son matricule ni tamponn\u00e9e par le visa de la censure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Lundi 26 juillet 1948 Petite Jeannette ch\u00e9rie, Lundi 17h30 [1] Ce lundi, je dois me d\u00e9p\u00eacher d\u2019\u00e9crire un mot pour le faire partir par le courrier, car je n\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 toi du tout, tout le long de &hellip; <a href=\"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2682\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":11,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"folder":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2682"}],"collection":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2682"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2682\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2693,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2682\/revisions\/2693"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/11"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2682"}],"wp:term":[{"taxonomy":"folder","embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ffolder&post=2682"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}