{"id":2711,"date":"2021-05-16T10:22:35","date_gmt":"2021-05-16T08:22:35","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2711"},"modified":"2021-05-16T10:57:07","modified_gmt":"2021-05-16T08:57:07","slug":"jm-a-jr-fresnes-48-08-29","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2711","title":{"rendered":"JM \u00e0 JR (Fresnes 48\/08\/29)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2707\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2722\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dimanche 29 ao\u00fbt 1948<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai re\u00e7u ta lettre du 27 hier soir d\u00e9j\u00e0 et je connais maintenant tout le village, l\u2019\u00e9glise, les monuments, les \u00e9piciers, la vache rousse et le chien t\u00eatu, sans oublier les figures ferm\u00e9es des paysannes qui refusent le lait pour mordre mieux dans la bourse du beau monde. Il le sait bien le maquignon qu\u2019on d\u00e9pend de lui pour l\u2019estomac et son fiel s\u2019acharne sur les papillons des villes. Complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 des ruraux. Hier, il nous d\u00e9testait le ch\u00e2teau. Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019homme des cit\u00e9s, le nouveau noble, celui qui a lu tous les livres. Nous marchons sur des tapis de serpents. J\u2019ai accroch\u00e9 sur mon mur la photo d\u2019un croquant prise au hasard dans un r\u00e9sidu de magazine pour m\u2019habituer \u00e0 regarder le probl\u00e8me en face. Quel rapport ai-je avec ce rustre \u00e0 faux col, qu\u2019un semblable \u00e9tat civil national \u00e0 quoi je me refuse\u00a0? On devrait diviser le monde par cat\u00e9gories. Tous les barmans ensemble, toutes les filles aux yeux bleus, toutes les sentimentales et tous les moines. Je tourne de plus en plus la t\u00eate vers le couvent ou l\u2019\u00eele d\u00e9serte. C\u2019est tout comme l\u2019Oc\u00e9anie\u00a0: couvent confortable, noix de coco, bananes, hu\u00eetres perli\u00e8res et des ciels de toutes les couleurs, comme les poissons. Et l\u2019ukul\u00e9l\u00e9\u00a0! Cela ne nous emp\u00eachera pas de faire des sc\u00e9narios second empire avec crinolines, cal\u00e8ches, chasses \u00e0 courre et valses viennoises. Tu me donnes des id\u00e9es. Voil\u00e0 que mon moineau se diss\u00e8que devant mon nez et me r\u00e9v\u00e8le sa faim. Ainsi tu veux tout ce r\u00eave bourgeois et militaire\u00a0: dolmans, toupets, capelines et boucles \u00e0 torsades. Facile. Nous allons exhumer nos arri\u00e8res grand-m\u00e8res. Elles \u00e9taient si braves filles. Pr\u00eates \u00e0 tous les cotillons et \u00e0 copier le <em>Journal des Demoiselles <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir je suis \u00e0 mi-chemin entre la terre et le ciel. Un vague souci d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019ambiance abominable des cimes d\u2019en bas. Une \u00e9chapp\u00e9e vers le certitude, vers une envol\u00e9e plus sereine. Il semble que chaque pas brise en nous une paresse terrible, d\u00e9grippe tout un m\u00e9canisme rouill\u00e9. On con\u00e7oit tout le bien qu\u2019il faut faire, on envisage d\u2019\u00eatre pur, mais quand il faut lever le petit doigt, quelle lourdeur. Nous remettons l\u2019effort au lendemain. Or, Dieu exige d\u2019\u00eatre ob\u00e9i. Et nous ne recevons le prix qu\u2019au bout de la course.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi Dieu exige que je t&#8217;embrasse avec tendresse beaucoup plus infinie et pure qu\u2019auparavant et que je d\u00e9couvre en toi toute la bont\u00e9, et que j\u2019exalte toute ta patience, et que je remercie toute ton humble fid\u00e9lit\u00e9. Je te donne toute ma joie. Celle d\u2019\u00eatre. Celle de devenir. Celle de comprendre. Celle d\u2019attendre. Toute la pl\u00e9nitude. Nous sommes dans l\u2019\u00e9t\u00e9 de la certitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu vois les \u00e9v\u00e8nements de cette semaine. Il se peut que d\u2019ici tr\u00e8s peu de temps il y ait de grands changements. L\u2019\u00e9chec de l\u2019\u00e9quipe au pouvoir est si flagrant qu\u2019on ne saurait plus longtemps lui accorder cr\u00e9dit. Ils sont vraiment \u00e0 bout de souffle. Et l\u2019injustice qui p\u00e8se sur nous depuis quatre ans va cesser en m\u00eame temps que leur tyrannie. L\u2019exp\u00e9rience aura co\u00fbt\u00e9 beaucoup de morts et de s\u00e9vices. Et surtout cr\u00e9\u00e9 un gouffre entre les Fran\u00e7ais. Quel immense amour ne faut-il pas pour combler cet ab\u00eeme\u00a0! Qui peut pr\u00e9tendre \u00e0 la r\u00e9conciliation\u00a0? Je crois que pour nous l\u2019existence sera plus difficile encore dehors car ici nous ne nous heurtons qu\u2019\u00e0 des murs. L\u00e0-bas c\u2019est plus grave. C\u2019est l\u2019incompr\u00e9hension, la mauvaise volont\u00e9, la haine. Le tout b\u00e2ti sur la honte de l\u2019\u00e9chec. On m\u2019a cit\u00e9 des arguments invraisemblables de stupidit\u00e9. On se demande comment des hommes pourtant cultiv\u00e9s en apparence peuvent \u00eatre aussi born\u00e9s. Je vois d\u00e9j\u00e0 d\u2019apr\u00e8s des conversations que j\u2019ai eues avec un brave pasteur d\u00e9mocrate qui a une sainte horreur des r\u00e9gimes autoritaires \u00e0 quel point la na\u00efvet\u00e9 peut entra\u00eener certains bourgeois sur la pente de la tol\u00e9rance envers Moscou. Ils pleurent aujourd\u2019hui, mais sans se repentir. A force d\u2019accorder la libert\u00e9 \u00e0 toutes les puissances du mal on met le feu \u00e0 la terre enti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis plong\u00e9 dans un bouquin de Blasco Ibanez <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, son voyage autour du monde. Passionnant. Il ne me donne pas envie d\u2019aller dans l\u2019Inde. Trop de serpents. Qu\u2019on ne tue pas. D\u00e9fense de toucher \u00e0 un animal parce que vivant. Alors, vivent les poux, les punaises, les moustiques, les tigres, les najas et les cobras. R\u00e9sultat\u00a0: 35.000 morts par an, mordus par ces salet\u00e9s. Moi je trouve que ce n\u2019est pas beaucoup. Les guerres occidentales font plus de ravages. Et la haine de villages donc\u00a0: le plus beau serpent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 que je vais ab\u00eemer tes vacances avec des soup\u00e7ons de m\u00e9fiance contre cette belle campagne bourguignonnes o\u00f9 sans aucun doute la m\u00e9disance n\u2019a jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9. Mais oui, le monde est parfait. La preuve, c\u2019est qu\u2019il a fallu nous enfermer tellement nous \u00e9tions m\u00e9chants. Depuis, dehors, on ne rencontre plus que des saints.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonsoir ma petite fille. Tu es adorable. J\u2019attends tes photos, tes baisers, tes lettres, tes fleurs s\u00e9ch\u00e9es, ou fra\u00eeches, tes promesses, et tout toi.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>Lundi<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout Fresnes se r\u00e9jouit de l\u2019approche de la d\u00e9tente\u2026 ou du pire. Mais les esprits sont si fauss\u00e9s que chacun ne voit plus que son int\u00e9r\u00eat. Nous supportons. D\u2019heure en heure les bobards courent. Et l\u2019on tire des plans. Fin de r\u00e9gime. Fin de pays. Voil\u00e0 le th\u00e8me. A la suite de quoi tout le monde lorgne, qui l\u2019Am\u00e9rique du Sud, qui l\u2019Oc\u00e9anie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas pour demain\u2026 mais les jours vont vite. Le louis d\u2019or est mont\u00e9 samedi de 4.550 \u00e0 5.000 d\u2019un coup. Aujourd\u2019hui on ne sait pas. Demain\u2026 on sait moins encore\u00a0; j\u2019ai pour moi quelque chose qui m\u2019est beaucoup plus pr\u00e9cieux que tout l\u2019or du monde. C\u2019est qu\u2019\u00e0 la faveur de l\u2019\u00e9preuve j\u2019ai trouv\u00e9 une tendresse s\u00fbre. Tes yeux brillent mieux que des richesses factices et je regarde ta photo, pour fermer ensuite les yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous allons avoir beaucoup de travail en sortant. Les affaires, les sc\u00e9narios, Catherine. Tu y penses \u00e0 celle-l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belles images.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019aime parce que tu es toute simple. Surtout ne complique rien. Sinon avec moi qui suis un labyrinthe \u00e0 moi tout seul on risquerait de s\u2019embrouiller. Mais tu es mon fil d\u2019Ariane. Et il n\u2019y a pas de Minotaure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai un besoin fou de musique. Et de peinture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019instant j\u2019explore un dictionnaire th\u00e9ologique. 5.000 pages. On fait ce qu\u2019on peut. Et je relis Shakespeare dans la mauvaise traduction de Guizot. Aurais-je le temps d\u2019\u00e9crire une nouvelle pi\u00e8ce\u00a0? J\u2019ai un sujet pharamineux. Le plan est fait. Reste la paresse \u00e0 vaincre. Et l\u2019inertie. Et la fatigue. Et la tentation de distractions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes moineaux sont combl\u00e9s. Une grande assiette de pain mouill\u00e9. Ils se gavent. Surtout un jeune qui sort du nid et mange trois fois son poids. J\u2019aime tous les moineaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu fais tr\u00e8s bien de ne pas aller au cin\u00e9ma. Spectacle vulgaire. Le plus beau film est celui que le public ne verra jamais et qu\u2019on tourne secr\u00e8tement, loin du monde, dans le silence, sur un paysage ignor\u00e9 d\u2019in\u00e9galable beaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 que je viens de tonitruer pendant vingt minutes contre la b\u00eatise des films, en particulier un certain <em>D\u00e9d\u00e9 la musique<\/em> qu\u2019on m\u2019obligea \u00e0 produire et qui m\u2019a rapport\u00e9 beaucoup d\u2019argent mais peu de satisfaction v\u00e9ritable. Ceci \u00e0 propos des trois titres que tu me donnes des navets de ton village. Il faut vite, vite, vite quitter tout \u00e7a. Partir, partir\u2026 Trouver le coin o\u00f9 s\u2019\u00e9tablir solidement pour travailler honn\u00eatement, et vivre sans souci de la foule, sans \u00eatre empoisonn\u00e9 par une bureaucratie de parasites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant que je me suis bien f\u00e2ch\u00e9 contre tout le mal de la terre, me restera-t-il assez de place pour dire tout le bien que je pense de toi\u00a0? Et de nous\u00a0? Tu as raison, je ne suis pas si m\u00e9chant que j\u2019ai pris plaisir \u00e0 te d\u00e9crire. Il y a des jours o\u00f9 j\u2019arrive m\u00eame \u00e0 \u00eatre presque bon. Avec un peu de patience, quelques ann\u00e9es de douceur, mais tu m\u2019aideras\u00a0? Nous arriverons \u00e0 gu\u00e9rir cette vieille m\u00e9fiance qui nous fait douter de tous les amours. Sauf du tien, bien s\u00fbr. Il est b\u00e2ti sur un roc qui ne saurait \u00eatre \u00e9branl\u00e9. Non pas vieille habitude, mais r\u00e9v\u00e9lation. Je t\u2019embrasse mille fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>Le Journal des Demoiselles<\/em> est un titre de presse fran\u00e7ais, publi\u00e9 \u00e0 Paris de 1833 \u00e0 1922.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Vicente Blasco Ib\u00e1\u00f1ez (1867-1928) est un \u00e9crivain, journaliste et homme politique espagnol. Il est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des plus grands romanciers de langue espagnole (<em>Ar\u00e8nes sanglantes<\/em> paru en 1908). Anticl\u00e9rical et r\u00e9publicain, il mena une vie agit\u00e9e et fut \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un mouvement politique auquel il donna son nom, le blasquisme ; il fonda \u00e9galement le journal El Pueblo en 1894 pour diffuser ses id\u00e9es. Il est notamment l\u2019auteur de <em>Voyage d\u2019un romancier autour du monde<\/em> (1925).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Dimanche 29 ao\u00fbt 1948 Ma ch\u00e9rie, J\u2019ai re\u00e7u ta lettre du 27 hier soir d\u00e9j\u00e0 et je connais maintenant tout le village, l\u2019\u00e9glise, les monuments, les \u00e9piciers, la vache rousse et le chien t\u00eatu, sans oublier les figures ferm\u00e9es &hellip; <a href=\"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2711\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":11,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"folder":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2711"}],"collection":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2711"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2711\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2725,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2711\/revisions\/2725"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/11"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2711"}],"wp:term":[{"taxonomy":"folder","embeddable":true,"href":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ffolder&post=2711"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}