{"id":2768,"date":"2021-05-17T09:40:57","date_gmt":"2021-05-17T07:40:57","guid":{"rendered":"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2768"},"modified":"2024-11-03T18:08:32","modified_gmt":"2024-11-03T17:08:32","slug":"jm-a-jr-fresnes-48-10-24","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2768","title":{"rendered":"JM \u00e0 jr (Fresnes 48\/10\/24)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2763\"><img loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1352 alignleft\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-precedente.jpg\" alt=\"\" width=\"143\" height=\"78\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/?page_id=2773\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignright wp-image-1353\" src=\"http:\/\/monperejeanmamy.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Lettre-suivante.jpg\" alt=\"\" width=\"139\" height=\"76\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dimanche 24 octobre 1948<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ma ch\u00e9rie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il aurait fallu trois heures (trois jours, trois ans) pour nous dire tout ce dont nous regorgions de dire, et de savoir, et d\u2019affirmer, et de r\u00e9aliser. Voil\u00e0 tout une vie bien remplie, bien nourrie de promesses qu\u2019on ne finira pas d\u2019\u00e9puiser. Tu ne m\u2019as rien dit. Je ne t\u2019ai rien dit. Nous avons parl\u00e9 de choses et d\u2019autres, de tas de petites consid\u00e9rations, toutes temporelles, et pas du tout de l\u2019essentiel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reprenons le temporel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Primo\u00a0: je n\u2019ai pas du tout l\u2019intention de mener une vie v\u00e9g\u00e9tative dans une \u00eele d\u00e9serte, sous la hutte, v\u00eatu d\u2019un pagne et partageant la pauvret\u00e9 end\u00e9mique des Polyn\u00e9siens. Tu auras ton content de fourrures, de voitures, de luxe et de maisons de pierre. Mais cela s\u2019\u00e9tablit lentement. Il faut s\u2019en occuper s\u00e9rieusement, r\u00e9aliser peu \u00e0 peu. Pour l\u2019instant, mieux vaut penser aux probl\u00e8mes d\u2019aujourd\u2019hui. C&rsquo;est-\u00e0-dire de demain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, secundo\u00a0: j\u2019ai re\u00e7u la visite h\u00e2tive du secr\u00e9taire de F. qui me prie de calmer ton inqui\u00e9tude l\u00e9gitime et de ne pas bouger. On ne sait plus o\u00f9 est la chose. Dors tranquille et laisse dormir tout le monde. Quant \u00e0 moi, je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de me parfaire dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je crois du reste que tu es mal renseign\u00e9e. Je t\u2019expliquerai dans quinze jours (car tu viens dans quinze jours, mais en ayant pris soin de d\u00e9jeuner) de quoi il retourne (\u00e0 moins que ce soit moi qui aille te le dire). En tous cas, pas la moindre bile pour le P\u00e8re No\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis tertio\u00a0: des plumes plus \u00e9paisses. Pas bonnes du tout les derni\u00e8res. Que c\u2019est donc difficile\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quarto\u00a0: des bougies s\u2019il te plait. Nous avons des difficult\u00e9s \u00e9lectriques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cinqui\u00e8mement, mais c\u2019\u00e9tait premi\u00e8rement\u00a0: mes baisers d\u2019une tendresse qui tend vers l\u2019absolu et vers la qualit\u00e9 toute simple de l\u2019\u00e9ternel amour. Mes baisers tout purs comme le front d\u2019un enfant, puis tout chauds pour bercer la femme d\u2019une compr\u00e9hension pl\u00e9ni\u00e8re. Je voudrais que tu ailles voir beaucoup de drames lyriques pour exalter en toi les sentiments vastes\u00a0: <em>Tristan et Yseult<\/em> et cette admirable <em>Reine morte<\/em> du viril Montherlant. Tu ne sors pas assez. Fuis le cin\u00e9ma. Accroche-toi \u00e0 la musique des mots et des cuivres, \u00e0 la musique des dieux, \u00e0 la puissance des id\u00e9es parfaites. On ne va jamais assez haut. Deux races de gens\u00a0: ceux qui ont des ailes et des antennes, et puis les autres, de la moule au ruminant, du serpent \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9phant, en passant par tous les fauves. Il faut vivre oiseau des grandes hauteurs. Moineau, sois aigle b\u00e9ni. C\u2019est sur les neiges des hauteurs que la vie imprime ses livres rares.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis dans une po\u00e9sie sans bornes. Tout l\u2019orchestre. Et je turbine la partition, v\u00e9rifiant chaque accord. Inutile de te dire que je refais tout. C\u2019est comme \u00e7a. C\u2019est toujours comme \u00e7a. Est-ce que tu t\u2019int\u00e9resseras un jour aux trag\u00e9dies\u00a0? Midinette\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise a pourri le peuple encore plus bourgeois. Les r\u00e9voltes ne sont que topiques <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, les amiti\u00e9s itou. On s\u2019adore pour des couleurs de cheveu, pour des parties de campagne. Mais le profond de l\u2019\u00eatre ne transparait plus \u00e0 la surface de cette terre bien peign\u00e9e et piqu\u00e9e de <em>cari\u00f1os<\/em> <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> b\u00e2tards. Il me faut \u00e0 moi des personnages de vitrail, des saints mythologiques, des princes rugissants de beaut\u00e9 sup\u00e9rieure. Et la femme est la corde tendue sur la lyre de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonjour. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s gentil notre parloir. Beaucoup trop court. Surtout d\u00e9jeune la prochaine fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tes \u0153illets durent comme ma patience. Sais-tu que je parle tr\u00e8s souvent \u00e0 tes fleurs\u00a0? Je les inonde d\u2019adoration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonsoir. Mille bonsoirs. Trois heures de bonsoirs. Notre nuit est qui\u00e9tude. Le bonheur c\u2019est de sourire en dormant. Je t\u2019aime comme un tout petit enfant, parce que je suis un tout petit enfant et que la vie n\u2019est qu\u2019une histoire de poup\u00e9es, de belles au bois dormant et de Carabosses quelquefois bienfaisantes. Bonsoir. Tu es trop gentille. Je me m\u00e9fie de moi quand je suis sentimental. Je donne tout \u00e0 la fois, sans discernement. Un torrent de bonheur. Bonsoir.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><u>Lundi<\/u>.<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Urgent\u00a0: une \u00e9ponge m\u00e9tallique, la m\u00eame, qui n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un torchis rouill\u00e9 qui a disparu ce matin dans la borne aquatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Secundo\u00a0: tout va bien. Colis parfait. Merci. Mille et mille mercis. Mille et mille bonjours. Mille et mille tout ce que tu veux. Et mille fois encore. Tu vois comme nous sommes riches. Nous ne cr\u00e8verons jamais de faim. Jamais. L\u2019abondance est totale au pays des merveilles. As-tu lu <em>Alice au pays des<\/em> dites <em>merveilles<\/em>, en anglais <em>Alice in wonderland\u00a0<\/em>? Magnifique. Il faut. Lis le, imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je viens de travailler comme un ange. Un ange cheval.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019entends passer le m\u00e9tro que c\u2019en est rageant. On nous avait promis une gr\u00e8ve. Alors tout marche. Encore des promesses qui ne tiennent pas debout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis hier soir je me fabrique des bougies avec de vieux d\u00e9bris et des m\u00e8ches de ficelle. \u00c7a vaut ce que \u00e7a vaut. Elles sont bien coul\u00e9es, grosses comme des cierges. Elles gr\u00e9sillent et fument. Tout le monde n\u2019est pas st\u00e9arinier. J\u2019aurais appris beaucoup de choses en prison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que ma m\u00e8re ne m\u2019envoie pas encore de gros chaussons. Attendons les \u00e9v\u00e8nements et les froids.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019aurais encore pour un an de travail ici. C\u2019est fou ce qu\u2019on a \u00e0 faire. Je vois que la vie tranquille va finir. Plus moyen d\u2019\u00e9crire. Il faudra penser \u00e0 galoper derri\u00e8re les affaires. Cela ne me dit rien du tout de rentrer dans le train quotidien. Aucun plaisir. Pas du tout le sentiment d\u2019une libert\u00e9. C\u2019est ici qu\u2019on se sent \u00e0 l\u2019aise, d\u00e9livr\u00e9 de tout, pas compromis, \u00e0 l\u2019abri de tout contact. Mais dehors\u00a0! Ce doit \u00eatre r\u00e9pugnant. Je vais me d\u00e9p\u00eacher, sit\u00f4t sorti, de rentrer en prison. L\u2019\u00eele d\u00e9serte ou la cellule. Mais pas de caprices mondains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse. Je t\u2019embrasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai fait ma ligne d\u2019\u00e9criture la plus jolie de la soir\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et sur-ce, je vais essayer de bousculer \u00e0 coups de poings ma paillasse pour y trouver un creux et ne pas avoir l\u2019impression de coucher sur une ar\u00eate de toit. J\u2019\u00e9tais mieux en cantonnement dans les granges. Vraiment le \u00ab plume \u00bb de la \u00ab taule \u00bb commence \u00e0 \u00eatre un peu dur. C\u2019est la seule concession que je ferais \u00e0 l\u2019avantage d\u2019\u00eatre dehors. Est-ce que ton lit est bien suspendu ? Mes gros baisers. Et pour le Fr\u00e9d\u00e9ric.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> La topique est la partie de la rh\u00e9torique qui concerne les lieux communs<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Cari\u00f1o\u00a0: b\u00e9b\u00e9 en espagnol.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Dimanche 24 octobre 1948 Ma ch\u00e9rie, J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il aurait fallu trois heures (trois jours, trois ans) pour nous dire tout ce dont nous regorgions de dire, et de savoir, et d\u2019affirmer, et de r\u00e9aliser. 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